Plan
- Les discours séculiers sur la sexualité avant l’émergence de la sexologie
- Les discours médicaux
- L’essentiel
- Les deux principaux types de théories du corps humain
- L’utérus migrateur
- Métaphores biologiques du désir sexuel
- Consentement et propriété
- Les discours médicaux
- Les discours religieux sur la sexualité avant l’émergence de la sexologie
- La sexualité et l’Église catholique
- L’essentiel
- Avant le Christianisme
- Statut de péché dans la religion catholique
- La sodomie
- L’essentiel
- Référence biblique
- La sodomie: le Voldemort des péchés
- La sexualité et l’Église catholique
Les discours séculiers sur la sexualité avant l’émergence de la sexologie
Les discours médicaux
L’essentiel
Les discours médicaux du moyen-âge à la renaissance sont généralement fortement inspirés d’écrits de l’antiquité classique. Aristote, Platon et Galien sont les principales sources d’inspiration. Les mécanismes de la fertilité restent mystérieux jusqu’au 20e siècle, et la femme y est généralement vue comme étant physiquement inférieure à l’homme. Les principales théories du corps humain qui ont été populaires de l’antiquité à la renaissance peuvent être simplifiées en les résumant en deux grandes catégories de théories: un sexe/deux semences vs deux sexes/une semence.
Les deux principaux types de théories du corps humain
Un sexe/deux semences. Selon cette théorie du corps humain, la femme est un homme avec des organes génitaux inversés (vagin/pénis, ovaires/testicules). Les deux sont donc vus comme étant fonctionnellement similaires (un sexe). Cela implique que la femme a aussi une semence et que les deux semences doivent être « éjaculées » pour qu’il y ait conception (deux semences). Un corollaire de cette compréhension est qu’il est considéré nécessaire que la femme ait un orgasme pour qu’il y ait conception! Un autre corollaire est que si une femme est enceinte, c’est parce que la relation sexuelle était consentante… L’idée des deux semences a entre autres été inspirée de Galien.
Deux sexes/une semence. Selon cette autre théorie du corps humain, l’homme et la femme étaient de nature fondamentalement différente. La femme était principalement un réceptacle au service du principe actif masculin. Un corollaire important de cette compréhension était que l’orgasme de la femme n’était pas considéré comme nécessaire à la conception. Ces idées ont entre autres été inspirées par Aristote, qui croyait que le sperme de l’homme constitue le principe actif et que la femme fournit la matière (ou principe passif) qui sera transformée en bébé par le sperme. Certains de ces contemporains considéraient même que la femme n’était qu’un réceptacle permettant au sperme de se transformer en bébé.
L’utérus migrateur
Selon Platon, lorsqu’un utérus reste « inutilisé » pendant trop longtemps après la puberté, il peut se déplacer dans le corps, perturber le fonctionnement des autres organes ou couper le souffle, et causer plusieurs problèmes médicaux sérieux, incluant l’hystérie (d’ailleurs, hystérie=utérus). Le principal remède était donc de fixer l’utérus temporairement en prescrivant des relations sexuelles ou, de façon plus permanente, en l’amenant à être enceinte (l’accouchement « fixerait » l’utérus en place). Cette idée de l’utérus migrateur et du lien entre sexualité et hystérie est restée chez certains auteurs jusqu’au 20e siècle.
Métaphores biologiques du désir sexuel
Le désir sexuel était plus souvent expliqué en termes biologiques/physiologiques qui s’appliquent à toutes et tous qu’en termes d’identité ou de spécificité individuelle. Par exemple, un traité sur l’usage du fouet pour stimuler le désir sexuel (1718) explique que l’usage du fouet active le sang, ce qui provoque une réaction physiologique d’excitation. L’usage du fouet pouvait donc être vu comme un traitement possible pour améliorer le désir sexuel (et même la fertilité chez la femme, si on considère que son orgasme est nécessaire à la conception). Cette vision biologique est à contraster à des descriptions du masochisme, une perversion sexuelle, à partir du 19e siècle (voir Phillips et Reay, 2011, p8).
Ce contraste de perceptions peut se résumer à la différence entre un acte physique et un acte psychologique, ou entre un traitement médical et une identité.
Consentement et propriété
Les notions de consentement sexuel valorisées dans notre société actuelle sont loin des notions qui avaient cours de l’antiquité jusqu’à la renaissance. Le patriarche de la famille était généralement vu comme le propriétaire de sa femme, de ses enfants et de ses servant.e.s. Par conséquent:
- L’abus sexuel entre personnes mariées était rarement reconnu;
- Un homme qui voulait avoir une relation sexuelle avec une jeune femme devait avoir la permission de son père car elle lui appartenait. Le consentement de la jeune femme était moins important;
- Les servantes, qui vivaient au domicile servi, considéraient, du moins parfois, que leur rôle professionnel impliquait d’accepter que l’homme de la maison (ou ses fils) puissent avoir des désirs et/ou gestes sexualisés à leur égard (sources principales: archives de court).
Aussi, il n’y avait pas de réelle distinction entre consentement et soumission. Par conséquent, si une femme se soumettait à la demande sexuelle d’un homme sans crier, résister et se débattre, on considérait qu’elle avait consenti. Les implications légales sont malheureusement faciles à imaginer…
Les discours religieux sur la sexualité avant l’émergence de la sexologie
Note
L’essentiel de la section « La sexualité et l’Église catholique » est tiré du premier chapitre de Phillips et Reay (2011). Ce chapitre détaille la conception de la sexualité dans le Christianisme du moyen-âge à la renaissance.
La sexualité et l’Église catholique
La religion catholique et les autres religions abrahamiques (Judaïsme, Christianisme et Islam) ont eu un impact important sur la sexualité, particulièrement durant le moyen-âge et le début de la renaissance.
L’essentiel
La tradition chrétienne oppose (a) un idéal d’abstinence sexuelle ou de sexualité contrôlée (la contenance) et exclusivement à visée procréative et dans le cadre du mariage, à (b) une sexualité débridée et hors de contrôle. C’est cette tension entre la volonté et les passions qui résume le mieux la pensée chrétienne à ce sujet. Les actes sexuels à visée non-reproductive sont donc considérés comme étant le résultat d’une faiblesse de la volonté ou d’une incapacité à retenir ses pulsions de façon moralement acceptable.
Avant le Christianisme
Le Judaïsme reconnait déjà des restrictions et interdits concernant la sexualité. Les comportements potentiellement néfastes pour la famille patriarcale, comme l’adultère, les relations de même sexe, l’inceste et la sexualité non-procréative y sont déjà vus comme étant interdits.
Le stoïcisme, une philosophie fondée durant la Grèce antique (301 AEC), incitait aussi à la maîtrise des passions car elles troubleraient l’âme. La solution en est donc une de modération.
Le Christianisme prend la même direction, mais ajoute que même l’excitation, le désir et les pensées sexuels sont, au minimum, teintés par le péché. Cette interprétation rendra, à toutes fins pratiques, toute sexualité comme étant associée au péché. Les implications seront importantes.
Statut de péché dans la religion catholique
L’idéal sexuel de la chrétienté est celui de la continence (ou contrôle) et, ultimement, de la chasteté. La sexualité y est vue comme dangereuse et souvent problématique.
Le péché originel. Selon St-Augustin (5e siècle), le péché originel (Adam qui mange le fruit de la connaissance) se transmet à la descendance par le péché de la chair (la sexualité). Nous naissons donc tous pécheurs car nous avons été engendrés par la chair. D’où l’importance que Marie, mère de Jésus, soit considérée vierge.
Sexualité et procréation. La sexualité est reconnue comme nécessaire à la procréation, mais son usage en dehors de cette fonction est vue comme étant problématique. Aussi, la sexualité est vue comme quelque chose qui éloigne de Dieu (en nous re-souillant par la marque du péché originel). C’est donc souvent vu comme quelque chose à éviter à tout prix, sauf en cas de nécessité.
Cette tension entre le besoin de sexualité (pour procréer) et le besoin d’éviter la sexualité (pour ne pas souiller son âme) a amené plusieurs auteurs chrétiens à écrire sur le sujet et à proposer diverses explications, implications et solutions.
La sexualité à visée procréative dans le cadre du mariage était généralement vue comme un péché véniel (qui peut être pardonné), mais on pouvait quand même demander de se purifier (ex: laver les mains, prier,…) suite à un tel geste avant de se présenter à l’église. Tout autre acte sexuel était généralement considéré comme étant plus grave (et souvent comme un péché mortel, associé au péché capital de la luxure).
Hiérarchies des péchés sexuels. Dès le 13e siècle, des hiérarchies de luxure (ou péchés sexuels) commencent à apparaître pour préciser le niveau de gravité associé à certains gestes. Ces hiérarchies pouvaient varier en termes de nombres de péchés et de leur ordre, mais elles ressemblaient souvent à ceci (du moins grave au plus grave):
- Sexualité à visée procréative dans le cadre du mariage;
- Fornication (relation sexuelle entre un homme et une femme qui ne sont pas mariés);
- Adultère (relation sexuelle entre une personne mariée et quelqu’un d’autre que son/sa conjoint.e, qui doit quand même être de sexe opposé);
- Inceste (particulièrement parent-enfant);
- Débauche (sexualité excessive, sans restriction et hors de contrôle, comportement immoral);
- Rapt (kidnapping d’une fille/femme sans le consentement de son père [qu’elle consente ou non] et/ou relation sexuelle imposée par la force [raptus ad stuprum]);
- Vice contre nature (incluant tout acte qui ne peut pas résulter en la procréation: contraception, masturbation, sexe oral ou anal, entre personnes de même sexe, bestialité [sexe avec un animal]).
Ces hiérarchies ont évidemment amené des dérapages. Ex: Bernard de Sienne (15e siècle) – « Il est mieux pour une femme d’accepter de copuler avec son père de façon naturelle qu’avec son mari contre nature » (inceste < vice contre nature [incluant la masturbation et le sexe oral]).
Célibat, mariage et prêtrise. Le célibat (avec abstinence sexuelle) était considéré meilleur que le mariage, mais le mariage meilleur que de ne pas pouvoir contrôler ses désirs sexuels. Ex: Paul (1er siècle) – « Il est mieux de ne pas se marier, mais mieux de se marier que de brûler de passion. »
St-Augustin (5e siècle) considère que le mariage est un moindre mal car (a) il amène une descendance, (b) il canalise le désir charnel dans la sécurité d’une relation monogame, et (c) il est indissoluble.
Cette idée a amené l’idéal du célibat pour les prêtres. Le mariage chez les prêtres fut condamné par certaines autorités dès le 4e siècle, mais, jusqu’au 12e siècle, il fut courant pour un prêtre d’être marié (ou d’avoir une concubine) et d’avoir des enfants. Le mariage du clergé (prêtres, religieux et religieuses) fut interdit en 1123, tant pour des raisons théologiques que pratiques (compétition entre la famille du prêtre et l’Église pour l’héritage). Et à partir de cette époque, les scandales sexuels chez le clergé ont pris une plus grande importance, du moins dans les traces écrites.
Le mariage chrétien implique aussi la notion de devoir conjugal. Il est du devoir de la personne mariée (particulièrement pour les femmes), d’accepter les demandes de relation sexuelle du conjoint. La notion de viol ou d’agression sexuelle entre personnes mariée ne fait donc pas de sens dans cette conception du mariage.
La sodomie
L’essentiel
Actuellement, la sodomie fait généralement référence à une pénétration anale. Par contre, les définitions utilisées du moyen-âge à la renaissance ont généralement été beaucoup plus inclusives.
Référence biblique
La sodomie est un péché qui fait référence à l’histoire des villes de Sodome et Gomorrhe dans l’ancien testament. Selon cette histoire, les deux villes furent détruites par Dieu après que des habitants de Sodome eurent tenté d’agresser sexuellement des anges de Dieu réfugiés chez Loth, neveu d’Abraham. L’histoire ne fait pas de référence claire à des actes sexuels précis.
La sodomie: le Voldemort des péchés
Une accusation grave, mais floue. Du moyen-âge au début de la période moderne, la sodomie devient une accusation parfois aussi grave que l’hérésie. Par contre, sa définition est rarement claire et précise. En fait, la sodomie est souvent considérée comme « ce péché dont il ne faut pas dire le nom » ou « ce péché sans nom ».
- Ex: « I hardly dare speak of this vile and horrible sin… » – Jean Benedicti, 1610
- Ex: « Crimen inter Christianos non nominandum » – Au procès de Earl de Castlehaven, 1631
Opérationnalisations de la sodomie. La sodomie était généralement associée au péché capital de la luxure et référait à un type d’acte sexuel contre-nature (c.-à-d., à visée non sexuelle). Par contre, lorsque des gestes précis sont associés à la sodomie, on se rend compte que ces gestes varient d’un auteur à l’autre et que le concept est assez large.
- Ex: Peter Damian (1049) limite le terme aux péchés sexuels des hommes: la pollution de soi (masturbation), la masturbation mutuelle, le coït intercrural (ou interfémoral) et la pénétration anale (voir Phillips et Reay, 2011, p61 note #6)
- Thomas D’Aquin (13e siècle) défini la sodomie comme étant une relation sexuelle entre hommes ou entre femmes (voir Phillips et Reay, 2011, ch3 note #7)
- Au 14e siècle, le Fasciculus Morum, un manuel religieux amalgame sodomie et péché contre nature (sexualité non-reproductive) « the fifth and last branch of lechery… the diabolical sin against nature, called sodomy. » (voir Phillips et Reay, 2011, ch3 note #8)
- Pour Pierre d’Abano (14e siècle) la sodomie inclut frotter le pénis avec la main, entre les jambes de garçons ou autour de l’anus, ou mettre le pénis dans l’anus (voir Phillips et Reay, 2011, ch3 note #11)
- À Venise aux 14e et 15e siècles, la sodomie réfère généralement à des actes entre hommes, mais aussi à des actes « contre-nature » avec des femmes ou des animaux. Les relations interfémorales entre hommes sont les gestes les plus souvent mentionnés dans les documents de court (voir Phillips et Reay, 2011, p62)
Sodomie et hérésie. Aussi, l’accusation de sodomie est souvent amalgamée à celles d’hérésie, d’apostasie et d’athéisme. Le terme de bougre (bugger), qui réfère à l’origine à une secte chrétienne qui fut accusée d’hérésie (les bogomiles) est un exemple de cet amalgame. La sodomie est donc, à la base, une opposition à Dieu et à son ordre divin. L’accusation de sodomie a d’ailleurs été fréquemment utilisée pour attaquer politiquement divers groupes sociaux (Templiers, Italiens [selon des sources anglaises, françaises et allemandes], Français [selon des sources anglaises] et d’autres étrangers) (voir Phillips et Reay, 2011, p64).
